01.10.2026

Perdre 7 % pour éviter l'effondrement ?

Un tour dans les Andes          

Si vous voyagez dans le sud du Pérou (ce qui ne serait pas idéal pour votre bilan carbone, reconnaissons-le), vous pourriez vous retrouver sur les hauts plateaux d’une région des Andes du nom de Cuyo Cuyo qui s’étend de 3300 à 4950 mètres d’altitude. Les communautés quechuas y font vivre de nos jours encore des traditions agricoles ancestrales. Étant donné le relief, les conditions de culture y sont particulièrement variables : l’altitude, les pentes, l’ensoleillement, les sols, l’humidité, la pluviométrie changent d’un endroit à l’autre si bien que la qualité et la quantité de la production obtenue par les paysans locaux varient grandement entre deux champs.
Dans les années 80, l’anthropologue Carol Goland(1)  se prit d’intérêt pour deux communautés (ou Ayllus) : celle de Puna Ayllu et celle d’Ura Ayllu. La première, établie au-delà des 4100 mètres, comptait environ 1250 membres ; la seconde, vivant plutôt en-deçà des 4100 mètres, regroupait 700 individus. Les femmes s’y adonnaient aux tâches ménagères, au tissage et à l’élevage tandis que les hommes se consacraient à la recherche aurifère, à l’élevage et à l’agriculture.
Que cultivaient-ils ? Des haricots, du maïs, des tubercules caractéristiques de ces terres froides comme l’oca et une soixantaine de variétés de pommes de terre. Contrairement à chez nous, ces productions ne couvraient pas des champs à perte de vue mais étaient localisées sur de toutes petites parcelles (quinze mètres sur quinze). Chaque famille Puna en cultivait 14 à 15 en moyenne et chaque famille Ura jusqu’à 18 ou 19. En outre, leurs champs étaient disséminés un peu partout sur le territoire plutôt que regroupés en un même endroit. Le trajet nécessaire pour passer de l’un à l’autre s’avérait aussi long que fastidieux. C’était à première vue une façon bien contreproductive d’organiser son activité. Pourquoi donc une telle dispersion ?
Parce que le rendement variait très fortement non seulement entre deux parcelles sur une même année mais aussi sur une même parcelle entre deux années. De fait, si une famille s’était contentée de deux vastes champs contigus, elle en aurait à n’en pas douter accru le rendement les bonnes années ; toutefois, il aurait suffi d’une seule année difficile pour détruire l’entièreté de la récolte, annihiler les moyens de subsistance de la famille et la condamner à la famine. Le choix des paysans de Cuyo Cuyo se révélait donc terriblement pragmatique : soit privilégier une surproduction avec risque de disette, soit opter pour le strict nécessaire avec garantie de survie. Ils avaient choisi de vivre.

 
Les raisons de la dispersion

       
D’où pouvait provenir une telle variété de rendement entre deux années ? Pour essayer de trouver une explication à ce phénomène assez déstabilisant, Carol Goland prit le temps d’examiner et de documenter l’activité des paysans et les rendements de 488 champs. Elle se demanda quels facteurs, entre la localisation, la préparation et l’ensemencement du champ ou la fertilisation (guano ou crottin de vigogne ou de lama étaient abondamment utilisés), pouvaient avoir le plus d’influence sur ce résultat. Ses calculs aboutirent au constat suivant : les facteurs à la main des paysans expliquaient à peine plus de 30 % de la variance des rendements ; en réalité, la véritable explication résidait dans des paramètres sur lesquels les cultivateurs n’avaient pas prise : la pluie (même s’il ne pleut pas plus là-bas que dans l’Oise, les épisodes sont imprévisibles et très violents), les gelées, les grêles, les glissements de terrain, les maladies, les infestations de ravageurs ou le vol.
La dispersion des cultures adoptée par les paysans de Cuyo Cuyo occasionnait, certes, des déplacements plus fréquents et plus longs. Ils les compensaient par un travail des terres plus méticuleux. Toutefois, compte tenu de la fréquence et de la magnitude des aléas, à moins de sept champs par famille, leur survie n’était pas garantie. Ils acceptaient donc de perdre environ 7 % de rendement, proportion non négligeable lorsque vous n’avez que le strict nécessaire, pour le prix de leur pérennité.
Quand Carole Goland demanda à l’un d’eux pourquoi il n’essayait pas de regrouper ses terres au même endroit, le cultivateur balaya l’idée d’un revers de main : « Un terrain ne donne rien, un autre produit et rapporte. C’est comme ça, une compensation. » Dans certaines situations, maximiser ses chances fait planer un risque qui n’en vaut pas la chandelle.

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Une stratégie ancestrale          
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Une telle stratégie n’est pas le fruit des savants calculs du Péruvien contemporain. Elle remonte à des milliers d’années. Les peuples andins préhispaniques cultivaient déjà le maïs, les haricots, les tubercules et la pomme de terre. Les Ayllus, les premières communautés humaines, peuplèrent la région de Cuzco, 400 km au Nord de Cuyo Cuyo, vers 1000 avant J.-C. Les pentes raides, les pluies irrégulières, les gelées intempestives et la pauvreté des sols constituaient déjà leur environnement. Elles avaient donc compris que doubler la diversité de leurs cultures par la dispersion de leurs parcelles était leur seul moyen d’assurer un minimum vital en termes de récolte(2).
Comment vivaient-ils, à l’époque, cet aléatoire ? Le philosophe John Dewey(3) postule ainsi que : « La distinction qui prévalait [jadis] opposé l’ordinaire à l’extraordinaire ; le prosaïque ou le cours habituel des événements et l’accident ou l’incident décisif qui donne au mouvement normal et attendu des événements une autre direction. Reste que les deux domaines n’étaient en aucune façon séparés l’un de l’autre. Ils se recoupaient sur un territoire indéterminé, une sorte de no man’s land. À tout moment, l’extraordinaire pouvait prendre possession de l’ordinaire (…). »
Ce continuum ordinaire-extraordinaire relevait du rapport au monde de nos ancêtres dont le savoir, tout en étant éminemment pragmatique comme le montre l’exemple des paysans andins, était encore sommaire ; l’ordinaire et l’extraordinaire puisaient aux mêmes racines. Si la connaissance a légèrement progressé de nos jours, nous n’en sommes pas moins soumis à la même alternance d’ordinaire (de prévisible) et d’extraordinaire (d’imprévu voire d’imprévisible).
Qu’elles soient d’ordre sanitaire, climatique, financier, technologique, politique, géopolitique ou autre, les crises n’en finissent pas de se succéder et les entreprises ne peuvent ignorer cette tendance. Il ne s’agit plus pour elles de créer les conditions de prospérité dans un environnement ordinaire et stable mais de développer des capacités d’anticipation, d’adaptation et d’évolution dans un monde instable où l’extraordinaire s’invite sans crier gare.

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Sources utiles :          
(1) Carol Goland (1993), « Field Scattering as Agricultural Risk Management: A Case Study from Cuyo Cuyo, Department of Puno, Peru », Mountain Research and Development, vol. 13, n° 4.          
(2) Jacques Chonchol (1995), Systèmes agraires en Amérique latine – Des agriculteurs préhispaniques à la modernisation conservatrice, collection Travaux et mémoires, éditions de l’IHEAL.          
(3) John Dewey (1929), La quête de la certitude – Une étude de la relation entre connaissance et action, collection nrf, éditions Gallimard.          

(Image :  Joaquín Enríquez)

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